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Evénement du 05/04/12 au 24/06/12
Amiens, Musée de Picardie

Dé-paysement

Dans le cadre de l’opération Dessiner-Tracer, le Musée de Picardie propose une exposition sur les représentations de la ville d’Amiens en associant quelques feuilles rares de son cabinet d’arts graphiques à celles plus expérimentales d’un artiste, Michel Paysant, et d’une institution régionale, le frac picardie (fonds régional d’art contemporain) dont la singularité procède d’un intérêt constant pour le dessin depuis plus de vingt cinq ans.

C’est plus particulièrement la question du point de vue qu’aborde cette exposition, modeste par sa taille mais dense par la variété des propositions dont elle orchestre les confrontations et les échos. Dans les deux cabinets d’angles de l’escalier d’honneur se noue en effet un dialogue subtil entre dessins et dessins contemporains. Plusieurs types de dessins du fonds anciens du musée, soigneusement sélectionnés, seront rassemblés pour la première fois. Crayon, encre, aquarelle, lavis : toutes les techniques et tous les matériaux y sont employés ; tout comme de nombreux modes de représentation du paysage et de la ville y figurent.

La vue cavalière offre un premier type d’approche de la ville, observée de loin et d’un point supposé élevé. Toujours largement recomposée, la vue cavalière fut pratiquée à des époques différentes et avec une grande diversité de moyens, comme l’illustrent par exemple les œuvres de Jan Peeters et de Joseph Basire. Ce sont ensuite les motifs de prédilection des artistes ayant séjourné dans la ville qui sont interrogés. Il est vrai que, au vu du fonds conservé au sein du Musée de Picardie, la ville d’Amiens pourrait être résumée à deux motifs récurrents : le fleuve et la cathédrale. Il est d’ailleurs particulièrement instructif de constater que les artistes du XIXe et du début du XXe siècle, peintres ou dessinateurs, se placèrent souvent en de même lieux stratégiques : les points de vue ne se croisent pas mais se juxtaposent, certains sites particulièrement appréciés leur permettant d’embrasser d’un même regard l’animation du port et la silhouette de la cathédrale. On retrouve ici plusieurs aquarellistes emblématiques du début du XIXe siècle (Eugène Balan et Eugène Cicéri, notamment), des dessinateurs anglo-saxons (John Coney, Franck Boggs…) et des artistes ayant travaillé plus systématiquement à Amiens, à l’image de Louis et Aimé Duthoit et de Charles Samson.

L’observation de certains de ces dessins a été proposée à Michel Paysant, dont le travail de dessinateur s’appuie en partie sur la recherche en neurosciences. Prenant pour sienne la citation de Matisse « … pour l’artiste, la création commence à la vision »1, et comme il le fait depuis plusieurs années dans son projet de recherche Eyedrawing2, Michel Paysant utilise un eyetracker3 pour revisiter, voir et redonner à voir une sélection de dessins de la collection du Musée de Picardie. A l’image d’un « sismographe intérieur », l’enregistrement par ordinateur du déplacement du regard de l’artiste sur les originaux permet de produire des tracés sensibles et signifiants. C’est en regardant que l’artiste dessine, il conduit son regard dans une exploration qui réinterprète le paysage dessiné. Dans le cadre de l’exposition, confrontés avec les originaux, ces tracés sont en espace dans l’un des salons du musée, et ce dans une scénographie propre à faire comprendre la mécanique subtile et vagabonde du regard.

À ces deux ensembles répondent enfin quelques dessins de Barbara Camilla Tucholski, artiste allemande invitée par le frac picardie en 1999 et 2000 pour une exploration dessinée des hortillonnages d’Amiens. Elle la mène crayon en main, au fil de l’eau ou au cœur des Îlots de terre. Transparences végétales et miroirs d’eau recomposent cet espace que quelques ponts relient au monde agité de la ville. Le regard et l’imaginaire que chacun attache à cet environnement fragile interfèrent avec la vision que l’artiste en livre lorsque la mine de plomb fixe d’un trait et sans repentir, observation, traversée, vision périscopique et intériorisée du paysage. Ce point de vue singulier fait de multiples convergences entre temps et espace de la perception, laisse parfois place à de discrets autoportraits.

La confrontation de ces trois manières d’envisager le dessin de paysage permet d’aborder la question du point de vue et la manière de regarder, dans leurs différentes acceptions physiques et psychologiques. En croisant les regards et les modes de représentation, l’exposition permet de poser la question de l’image de la ville, celle des points de vue adoptés par les artistes, mais aussi celle du regard posé par un artiste sur une collection ; en cela, l’exposition offre au visiteur plusieurs pistes de réflexion et autant de sujets de rêverie.
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1 Henri Matisse, Écrits et propos d’artiste, Paris, Hermann, 1972, p. 321.
2 Projet de recherche Art et Science, en collaboration avec Jean Lorenceau, directeur de recherche à l’ICM, Institut du Cerveau et de la Moelle épinière, Hôpital Pitié Salpêtrière, et Olivier Herbez.
3 L’eye tracking ou oculométrie regroupe un ensemble de techniques permettant d’enregistrer les mouvements oculaires. Ces derniers reflètent les processus cognitifs mis en œuvre par un sujet engagé dans une tâche de lecture, de recherche visuelle ou de perception de scènes. Les fixations (emplacement, durée et nombre), les amplitudes des saccades, et les variations de la direction du regard représentent les éléments fondamentaux de l’étude oculométrique.

Eugène Cicéri, Bateaux sur un fleuve traversant une ville du Nord (v.1830), aquarelle gouachée, 35,5 x 40 cm, Amiens, Musée de Picardie cl. : Amiens, Musée de Picardie / Irwin Leullier

Jan Peeters, Vue d’Amiens, plume et encre brune, lavis brun sur esquisse au crayon noir, 10 x 29,2 cm, Amiens, Musée de Picardie.

EYEDRAWING :FEUILLE DE VIGNE © Michel PAYSANT2010

Amiens, Musée de Picardie